OROITZA

Cercle de Recherches 

sur l'Histoire de Hendaye

Liens

Contact

Accueil

Déportation

Témoignages de Simone CHRISOSTOME VILALTA et Arlette DELVAILLE-TERRIS

Diaporama de la 70ème commémoration de la Libération des Camps Nazis

Témoignage de Simone CHRISOSTOME-VILALTA

 

PREAMBULE


 

Si j’accepte ce témoignage, c’est plus particulièrement auprès de la jeunesse pour clamer haut et fort qu’il faut toujours trouver le courage de lutter pour vivre.

 

J’ai confiance dans la jeunesse d’aujourd’hui qui saurait prouver la même force et la même détermination que celle que nous avions dans la résistance pour lutter contre le fascisme, pour le respect de la dignité humaine et la tolérance des hommes entre eux.

 

Aujourd’hui le temps passe, il me reste peu de temps pour pouvoir résumer l’histoire que j’ai passée dans les camps nazis.

 

16 juin 2011

 


 

Compte-rendu d’entretien

avec

Madame Simone CHRISOSTOME épouse VILALTA

 

 

Date entretien : 14 juin 2011

 

Conditions de l’entretien : Entretien ouvert, dans un cadre convivial, face à cinq personnes relançant le récit au gré des interrogations. Madame VILALTA connaissait de longue date deux des interlocuteurs (Monsieur et Madame ARGOYTI).

 

Durée : 2h

 

Afin de donner tout le relief qu’il se doit au calvaire et aux aventures traversées par Madame Simone CHRISOSTOME (à l’époque des faits elle n’était pas encore mariée), il convient de s’intéresser tant aux faits qu’à l’environnement qui a permis de forger sa personnalité.

 

Hendaye avant la guerre

 

A cette époque, Hendaye ne peut rester indifférente à la guerre civile espagnole. Elle est présente tous les jours. Les balles perdues sifflent et parfois blessent, de nombreuses maisons en ont gardé longtemps les traces. Les réfugiés républicains sont visibles, épuisés sur la plage ou internés aux anciennes Galeries Lafayette avant leur transfert aux camps de Gurs et d’ARGELES (où en cas de refus leur renvoi en Espagne). Des corps sans vie sont découverts, comme celui de ce soldat italien échoué dans les anciens marécages du « Bas Quartier ». Bon nombre de jeunes vont observer les combats depuis Béhobie ou Biriatou.

 

Face à cela, les habitants agissent de diverses façons. Les uns insultent, certains restent prudemment indifférents, les autres agissent. Dans cette catégorie, les douaniers aident au franchissement de la frontière, les cheminots s’arrangent pour que les wagons amenant des armes, bloqués en gare d’Hendaye, glissent seuls vers la gare d’Irun. La famille CHRISOSTOME est inscrite dans ce processus. Le père s’occupe des opérations frontalières. Il est le dernier à franchir le pont international avant sa fermeture. La fille Simone, avec ses amies, discute avec les réfugiés et leur fournit de la nourriture. 

 

Malgré cela, les activités insouciantes existent quand même. On danse dans les bals très familiaux. Sur la place de la République ils sont animés par l’Harmonie Municipale où Marcel ARGOYTI joue de la clarinette. Le Bar Basque à la Plage ou le « Tourbillon » aux Variétés sont également des lieux très fréquentés.

 

La famille CHRISOSTOME

 

L’engagement de Simone est naturel. Elle a toujours vu son père militer au Parti Communiste. L’habitation familiale, située au Bas Quartier, sert de lieu de réunion, de conception de tracts et de stockage, voire de cache (les habitués sont Loulou RIVIERE, MICHELENA le garde barrière et ARRUABARRENA).  Cela n’est pas sans risque.  Ainsi, au début de la guerre, au cours d’une réunion, une patrouille allemande passe devant la maison provoquant la fuite des « conspirateurs » par la fenêtre donnant sur le jardin. Heureusement, les Allemands passent leur chemin. Une autre fois, lors d’une des perquisitions, un tract est oublié sans que les Allemands s’en aperçoivent.

 

En 1941, la frontière étant fermée et l’administration voulant éloigner un élément trop politisé, Monsieur CHRISOSTOME est muté au Havre puis à Angers.

 

La résistance à Angers  

 

Venue rejoindre ses parents en octobre 1942, Simone découvre très vite les activités de Résistant de son père. Les fréquentes perquisitions des Allemands, les sorties nocturnes, les tracts découverts à domicile ont éveillé ses soupçons. Sa mère, restera jusqu’au dernier moment, aveugle aux activités de son mari.

 

Dés lors, Simone n’a qu’une idée en tête, accompagner son père dans ses activités clandestines. Après avoir été supplié de nombreuses fois, il fait en sorte de l’introduire dans le réseau « Honneur et Patrie ». Elle y distribue des tracts, transporte des documents, notamment de fausses cartes d’identité. Elle y découvre, admirative, les astuces techniques au service de la clandestinité.

 

Cette activité se double d’un travail en entreprise. Elle y est surveillée par une dame hostile aux étrangers de la localité. Suite à son questionnement portant sur ses origines et son lieu d’habitation précédant, elle a la surprise de subir, chez elle, une perquisition des Allemands et de se faire arrêter. Insouciante, confiante en un retour rapide, elle est transportée à la prison d’Angers ou officient tant la police française qu’allemande. Lors de son départ, elle n’oublie pas de rassurer sa mère en lui disant qu’elle reviendra très vite. « Ne t’affole pas, je reviens tout à l’heure ».

 

Bien plus tard, à la fin de la guerre, elle apprendra que son père n’a pas suivi son chemin mais qu’il est mort accidentellement. En effet, transportant à bicyclette des tracts sur sa poitrine, il s’est trouvé face à un barrage allemand. Tentant le tout pour le tout, il fonce sur les soldats. Il tombe, s’enfonce le guidon dans les côtes, réussit à se relever et finalement échappe à la patrouille. Malheureusement, quelques heures après, il meurt de la gravité de sa blessure. 

 

Dans cette prison d’Angers, Simone descendue dans la cour, en croyant sa dernière heure arrivée, elle est mise en présence de nombreuses connaissances du réseau. Les regards restent indifférents et ne trahissent pas la complicité. Elle ne dira rien.

 

Elle est transférée au fort de Romainville.

 

Le parcours vers les camps de concentration

 

Au Fort de Romainville, elle rencontre Frantxia (Françoise) USANDIZAGA d’Urrugne, agricultrice déportée suite à une dénonciation, pour avoir caché des aviateurs anglais, de par son appartenance au réseau « COMETE ». Par ailleurs, elle est intriguée par des casemates qui font face à son bâtiment de détention. Y sont enfermés surtout des communistes et des personnalités. « Parmi nous, il y avait notre amie Marcelle, arrêtée à Bordeaux. Elle était enceinte de son ami Lucien Dupont qui avait été fusillé au Mont Valérien. Marcelle fut amenée au Val de Grâce puis revint avec une belle petite fille Christiane. Au bout de quelques jours, la Croix Rouge est venue la chercher et l’a emmenée chez les grands-parents à Dijon car Lucien avant d’être fusillé avait écrit une lettre à ses parents en disant que son amie Marcelle était enceinte. Les grands parents ont élevé la petite pendant la déportation de Marcelle. »

 

C’est un convoi de 150 personnes entassées dans des wagons à bestiaux qui s’ébranle vers Ravensbrück. « Je me souviens également pendant notre départ vers Ravensbruck, nous étions entassés à vingt dans un compartiment de huit places. Le voyage dura trois jours. Nous sommes arrivés le quatrième jour ». A son bord, Simone retrouve cette jeune fille. « Marcelle avait des montées de lait. On s’est organisé pour lui bander la poitrine. A notre arrivée, à la descente du train, nous étions en pleine campagne. Il y eut des hurlements. Les SS ne parlaient pas, ils hurlaient. Les chiens nous mordaient les jambes, les policières nous tapaient avec leur gourdin. 

 

Je crois que personne ne connaissait les camps. Il fallait rentrer dans une pièce pour nous tondre. Il fallait enlever tous les poils. Cette nudité était terrible. On nous donna une chemise, une culotte, une veste rayée, des claquettes en bois et notre numéro. Donc nous n’étions que des numéros. »

 

De Ravensbrück ce convoi est dirigé vers Neubrandenburg, camp de concentration plus petit mais aussi ignoble que les autres.

 

La vie dans le camp

 

La vie du camp est conçue pour que les occupants y vivent au maximum 8 mois en perdant toute humanité et ce, au coût le plus bas possible, tout en étant le plus productif possible. Dans ces conditions,  le corps de lui-même se met en retrait, les règles disparaissent.

 



L’habillement se  résume à une tenue rayée pleine de poux, ayant appartenu à une précédente détenue morte à la tâche. Ni dessous,  ni chaussettes, mais le numéro matricule inscrit à hauteur de la poitrine et des sandales en toile avec une semelle en bois.

 







 

Veste rayée de Simone Chrisostome

 

Chaque jour, le lever est à 4 h 30, suivi une demi-heure plus tard, d’un appel interminable car maintes fois répété. « Les Allemands ne savent pas compter ». La toilette s’effectue sans savon et serviette et avec souvent l’eau gelée. Lors de la douche, les vêtements doivent être surveillés par une copine, faute de quoi ils étaient volés. Les mauvais traitements, les coups, le froid et les conditions surhumaines induisent de nombreuses plaies. Faute de médicaments, du risque mortel d’une visite à l’infirmerie (les détenues reconnues médicalement trop faibles sont passées au four crématoire), la débrouillardise est de mise. Pour Simone c’est la chance que le médecin russe, sur demande insistante d’une détenue amie lettone, une presque compatriote, accepte de la faire sortir. A ce jeu, Betty la terrienne, se distingue. Pénétrée de son rôle de « Maman », pour soigner les plaies des plus jeunes, elle vole l’eau de javel sur son lieu de travail. Parmi ses jeunes protégées, Cécile « chouchoute » Simone qu’elle voudra adopter après la Libération.


 


Après l’appel, c’est le départ pour le travail en rang par cinq, non sans subir au passage des portes les coups des « Aufseherin » (gardiennes SS) particulièrement méchantes. L’usine Siemens est rejointe à pied (l’hiver par – 30°) après un parcours de plusieurs kilomètres. Le retour, après une journée ininterrompue de 12 heures, s’effectue à 18 h. Parfois, le travail s’effectue de nuit en roulement avec les prisonniers de guerre.

 


 

     Travaux extérieurs dans le terrain marécageux


Les diverses usines implantées autour des camps fabriquent des pièces aéronautiques. L’usine proche de celle ou œuvre Simone travaille pour les V2. Les détenues n’étant pas informées de la fonction et de la destination des pièces fabriquées, Simone suppose que celles qui passent sous sa perceuse servent au même engin. Les travaux sont supervisés par des contremaîtres allemands. Certains d’entre eux, désapprouvant les options du régime, aident les déportées, allant parfois jusqu’à prendre la place des opératrices trop fatiguées. Découverts, ils ont disparu. Par ailleurs, les détenues comprennent vite que le travail effectué soutient l’effort de guerre ennemie et va à l’encontre des objectifs de la Libération. S’ensuit un dérèglement général de toutes les machines-outils et de très nombreux rebuts, ce qui déclenche un passage à tabac général des ouvrières.

 


« Un matin, on me désigna comme d’autres détenues pour aller travailler dans une forêt que l’on nommait la Walbao. Il fallait porter des parpaings pour construire une usine. Il faisait froid et il fallait porter deux parpaings. La fatigue et le froid s’emparèrent de nous. Alors, on décida de se cacher dans une sorte de WC qui n’était qu’un grand trou entouré de planches. Lorsque les SS se sont rendu compte qu’il n’y avait plus de prisonnières qui travaillaient, ils vinrent nous chercher avec leur matraque. J’ai réussi à sortir, mais j’ai reçu de nombreux coups de matraque. »

 



         Les femmes aux travaux de terrassement durs


Dans le camp, c’est le règne du troc. Chacune trouve un motif d’espérer. Une voisine, fervente croyante, prie du matin au soir, à tel point qu’elle arrive toujours la dernière à l’heure de la soupe. Malheureusement, comme Françoise USANDIZAGA, trop affaiblies elles ne verront pas la Libération. Les autres content leur vie d’avant la guerre, échangent des recettes de cuisine. Souvent elles se projettent dans l’avenir, font des projets ensemble, imaginent comme Françoise et Simone, entre Hendaye et Urrugne, leur future vie. Chaque dimanche, les autorités imposant les longs cheveux, la séance d’épouillage est rituelle après la courte douche froide. Pour ses vingt ans, ses camarades lui écrivent des mots touchants. Une d’entre elles ayant pu obtenir du contremaître un cahier sur lequel elle a écrit ses ressentis. Une autre lui fabrique un œuf avec un morceau de bakélite.

 

D’évasions, Simone n’en a point connu. Pour Simone ce n’est pas loin d’être une légende tant la surveillance est stricte. Pourtant c’est par ce moyen que prendra fin son calvaire.

 

La marche de la mort

 

« A l’approche de la libération des camps, les SS ont décidé de vider les camps en nous mettant sur les routes avant tout afin que les alliés ne voient pas la réalité dans toute son horreur. Ils ont essayé de démolir les fours crématoires et les chambres à gaz. Nous savions que l’armée soviétique était à environ cinq kilomètres, mais nous ne savions pas ce que les SS allemands allaient faire de nous. On n’avait rien à manger. C’était la débandade. »

En rang par cinq, sans nourriture, toutes celles qui tombent sont abattues. Lueur d’espoir, des italiens croisés sur le chemin leur offrent du sucre en poudre recueilli dans quelques mains et réparti aux plus faibles. Les marcheuses épuisées, assaillies par les chiens, la dysenterie, les coups, ont rapidement compris que leur salut passe par la fuite. Les « mamans » élaborent des stratégies et décident d’agir lors des moments propices. Chaque buisson, fossé, bâtiment sont des occasions pour quitter la colonne.

 


Arrive le tour de Simone et d’une copine bayonnaise, surnommée Piock à cause de sa petite taille. Après beaucoup de frayeurs et péripéties, après avoir mangé des pissenlits, entendu hurler les chiens, lutté contre la dysenterie, elles aboutissent dans un lieu où elles entendent parler français et russe. Cachées dans une meule de foin, elles reconnaissent des voix et des surnoms amis « Piock, Monette » sortant d’une autre meule de foin. Après les retrouvailles Simone ne pouvant plus marcher, les copines ont déniché une charrette pour la transporter et poursuivre le chemin leur semblant aller en direction de la France.



  Simone Chrisostome avec ses co-détenues lors de leur libération


Lors d’une halte dans un refuge, les Russes les ont libérées la nuit du 30 avril au 1er mai 1945. Le dialogue est facilité grâce à la présence de l’amie Lettone. Au total elles auront marché 38,7 km. Les Russes les gardent un mois car elles sont intransportables (Simone pèse 30 kg), puis les remettent aux Américains.

 

Parquée dans un camp, deux jeunes gens l’abordent en affirmant la connaître. Ce sont Baptiste ELGORIAGA et ENZA, tous les deux d’Hendaye et prisonniers de guerre venant d’être libérés par les Américains. Voyant son état, ils se sont occupés d’elle, l’ont soignée et nourrie.

 

Le retour

 

Le retour s’effectue en train, Simone pour ne pas être séparée de ses amies refusant de prendre l’avion. Parti d’Hambourg, elle traverse les Pays Bas, la Belgique pour arriver à Lille. Dans la gare de cette ville, un comité d’accueil les reçoit. On les autorise à envoyer un télégramme au texte imposé « Bien arrivé suis en bonne santé ». Simone ne sait où l’envoyer, doutant que ses parents soient toujours en vie. Heureusement, l’une des mamans, n’ayant pas de famille lui offre son télégramme, pouvant ainsi adresser des nouvelles à sa mère à Angers et à sa tante à Paris.

 

A l’arrivée à Hendaye, le 2 juin 1945, le comité d’accueil est restreint. Elle est ramenée chez elle en taxi ou outre sa famille, Luis FERNANDEZ la porte dans ses bras et la met au lit étant donné son état, le Docteur HOUSSET la soigne. Elle ne reconnaît pas son frère. On lui ôte sa tenue de déportée pour la remplacer par une robe confectionnée par une couturière avec des restes de tissus. Sa mère revenue à Hendaye, après la mort de son mari, a des difficultés financières. Elle survit grâce aux dons des douaniers. Simone s’étonne que les autorités n’aient pas assuré un suivi des familles affectées par la déportation, souvent plongées dans des difficultés extrêmes.

 

Le retour à la vie

 

Simone déplore le manque de suivi des autorités dans la réinsertion des déportés. Personne n’a aidé la famille. Heureusement pour elle, l’Association des Femmes Françaises d’Hendaye, l’a envoyée avec sept Hendayais, en convalescence Aux Aldudes. Puis sa tante est venue la chercher pour la ramener chez elle à Paris. Hospitalisée à la Salpêtrière pour récupérer sa santé, elle y rencontre Mr HARRAMENDI qui lui suggère de rentrer dans les hôpitaux.

 



Simone Chrisostome parmi les anciens déportés lors d'un défilé à Hendaye


Après tant de privations et de mauvais traitements, les études d’infirmière sont difficiles, ce qui ne l’empêche pas de finir sa carrière comme surveillante générale de l’Hôpital Beaujon.

 

Vivre avec ses souvenirs  

 

Plus tard Simone CHRISOSTOME se marie avec un républicain espagnol, Louis VILALTA. Interné d’abord au camp d’Argelès puis engagé dans l’armée française, est fait prisonnier et interné à Mauthausen en tant que déporté politique, son passé l’ayant rejoint. Blessé à la moelle épinière consécutivement aux travaux forcés effectués en Allemagne, il en souffre le restant de sa vie. Quant à elle les cauchemars reviennent souvent.

 

Les liens tissés entre les anciennes détenues sont indéfectibles. Ce sont « beaucoup plus que des sœurs ». Elles se retrouvent régulièrement. Leurs sujets de conversation portent sur le temps présent et l’avenir.  

 

Vivant à Clichy pendant sa carrière professionnelle, elle est revenue deux fois sur le lieu de sa détention et a visité d’autres camps voisins. Sa haine initiale a laissé la place à plusieurs sentiments contradictoires. Une profonde sympathie pour les Allemands, rencontrés,  qui ont milité contre le nazisme et subi son sort, de la haine pour les Allemands d’aujourd’hui qui  l’insultent lors des cérémonies officielles dans les camps.

 

Aujourd’hui, malgré le travail de mémoire qu’elle a fait auprès des écoles avec Jean NAVARRON, elle estime que c’est insuffisant et se demande si l’action entreprise par Oroitza n’est pas trop tardive. Pourtant la réalité doit se transmettre de génération en génération pour que l’horreur ne se reproduise plus.

Diaporama diffusé lors de la commémoration du 70ème anniversaire de la Libération des Camps Nazis.

Hendaye, le 24 avril 2015

Cliquez sur l'image pour l'afficher en plein-écran.

Utilisez ensuite les flèches latérales pour aller à l'image suivante, ou revenir à l'image précédente.

 

Historique recueilli auprès d'Arlette Delvaille-Terris et Louis Rivière par Christian Rivière pour le compte de la rédaction d'Hendaye Environnement

 

Les tailleurs Émile et Léa Delvaille en compagnie de leur fille Arlette ainsi que de petits camarades, photographiés devant leur atelier familial jadis situé à l'angle du boulevard de la Plage (aujourd'hui Bld. du Général de Gaulle) et de la rue du Jaïzquibel.

Photo estimée à 1932

 

ANNIVERSAIRE

 

Confrontée à l'implacable destin qui fit basculer sa vie ainsi que celles des siens le 17 mars 1943, Arlette Delvaille-Terris va très prochainement franchir le seuil d'un nouvel anniversaire.


La Rédaction d'HENDAYENVIRONNEMENT se joint à ceux qui connurent Arlette sur les bancs de la communale d'Hendaye vers la fin des années vingt pour lui adresser ses voeux les plus émus et chaleureux de longue et paisible existence..



L'ÉTERNEL QUESTIONNEMENT

D'UNE RESCAPÉE DES CHAMBRES À GAZ



Les meurtrissures éprouvées par les familles des disparus victimes de la dictature nazie laissent encore, 70 années après la fin du Second conflit mondial, de douloureuses traces parmi les Hendayais-es qui furent confrontées aux décès en déportation d'un ou plusieurs de leurs membres. Tel fut le cas d'Arlette Delvaille-Terris, dont le père et la mère périrent gazés au camp d’extermination d'Auschwitz.


Les époux Émile et Léa Delvaille tenaient un atelier de confection sur mesure situé à l'angle du boulevard de la Plage (aujourd'hui boulevard du Général de Gaulle) et de la rue du Jaïzquibel. Le nom évocateur de l'enseigne, «Modern Tailor», pouvait faire suggérer que le monde d'alors était une fois pour toutes entré dans un cercle vertueux qui bannirait à tout jamais l'atrocité des conflits guerriers hérités de rites ancestraux. Les Delvaille résidaient au-dessus de leur atelier et leur fille Arlette, née le 30 septembre 1923, n'était pas encore parvenue au seuil de sa vingtième année lorsque le couple fut arrêté par la Gestapo le 17 mars 1943 en présence d'un gendarme de la brigade d'Hendaye, au prétexte d'une non-soumission à l'obligation du port de l'étoile jaune.

 

 

La famille Delvaille au grand complet, photographiée ici lors d'une sortie dominicale devant le bateau échoué qui reposait sur le sable côtier entre Haïçabia et les falaises de Socoa.   Photo estimée à 1935.

 

 

 

DÉPORTÉS À AUSCHWITZ


Après avoir été internés au fort du Hâ à Bordeaux, puis transférés au camp de Mérignac, les époux Delvaille furent ensuite envoyés vers Drancy et déportés à Auschwitz le 25 novembre 1943, où ils furent gazés et incinérés le 7 décembre 1943.


Depuis maintenant 72 ans une lancinante question taraude Arlette qui, des années après la Libération, espérait encore que la disparition de ses parents à Auschwitz ne reposait que sur une affirmation erronée. Le prétexte avancé pour envoyer son Papa et sa Maman vers ce lieu de génocide lui paraissant d'autant plus excessif et invraisemblable que des témoins de l'époque se souvenaient que le couple se pliait au port de l'étoile jaune, même si, coquette et fort sensible aux regards suspicieux, Léa Delvaille avait pour habitude de partiellement dissimuler cet insigne discriminatoire en ornant son torse de foulards plus décoratifs les uns que les autres.


«Je vis comme une rescapée, pourquoi pas moi ?», réitère inlassablement Arlette depuis ce drame. «Pour quelle raison l'un d’eux a-t-il hurlé, Non ! Pas la fille...» questionne-t-elle, hantée de savoir si ce brailleur lui avait uniquement épargné la vie parce qu'il avait quelque peu été sensibilisé par la mélodie qu'elle jouait au piano du salon à l'étage du dessus au moment même où ces hommes en armes firent irruption dans l'atelier.



SOULAGÉE D'UN POIDS DEVENU INSUPPORTABLE


Tout autant angoissante sera la relation qu'Arlette entretiendra avec son ancien quartier de Caneta, puisqu'elle ne trouvera plus jamais la force psychique d'y réapparaître. Elle relira des décennies durant les lettres de ses parents écrites du fort du Hâ, au camp de Mérignac, ou encore cette ultime missive postée en gare de Bordeaux et rédigée pendant que le convoi qui devait amener ces derniers à Drancy se faisait attendre. Ses nuits devinrent au fil du temps d'autant plus cauchemardesques que cette interminable relecture exerçait des effets toujours moins contrôlables sur son affectivité. Arlette décidera alors de confier ces lettres au Centre de documentation juive contemporaine en s'exprimant ainsi :


Monsieur le Conservateur,


Mon ami Louis Rivière* m'a conseillé de destiner à votre institution les dernières lettres que mes parents m'ont adressées peu avant leur déportation.


Je ne peux plus les lire, cela devient disons un supplice.


Quel grand malheur.


Je les confie à Maurice Cling** qui a bien voulu accepter de vous les remettre.


Ce don me soulage d'un poids devenu insupportable.


Leurs adieux seront ainsi associés au souvenir des victimes du génocide perpétré par les nazis.


Acceptez, Monsieur le Conservateur, l'expression de ma reconnaissance pour le méthodique travail de mémoire que votre Centre accomplit depuis le retour des rares survivants.


Bien cordialement,


Arlette Delvaille-Terris



DANS L'ESPOIR DE CONNAÎTRE UN JOUR UN MONDE MEILLEUR


Le cas de rescapée du génocide juif d'Arlette Delvaille-Terris est exemplaire.Les séquelles qui l'accablent sont irréparables et elle vit dans la hantise de ne jamais pouvoir faire son deuil. Elle ignore encore aujourd'hui les motivations de la Gestapo qui a décidé de ne pas la déporter avec ses parents à Auschwitz.


La participation d'un gendarme de la brigade d'Hendaye concrétise la collaboration des rouages de l'État français sous l'autorité de Philippe Pétain. Inculpé de haute trahison, ce dernier sera condamné à la peine capitale qui sera par la suite commuée en incarcération à perpétuité.


Le 20 Janvier 1942 s'est tenue à Wannsee (aux portes de Berlin) la conférence de mise au point de la Solution finale de la question Juive par recours au génocide institutionnalisé. En 1946 cette disposition et sa mise en œuvre épouvantable ont été qualifiées de crime imprescriptible contre l'Humanité par le tribunal international siégeant à Nuremberg.



* Voir le portrait de Louis Rivière, ancien déporté, sous la rubrique "HISTOIRE LOCALE" du blog HENDAYENVIRONNEMENT

** Maurice Cling est également un ancien déporté, rescapé d'Auschwitz.