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LES BATELIERS


par Tito HUMBERT

 

  

    Au Moyen-Âge, dĂšs le XĂšme siĂšcle, le pĂšlerin, empruntant la route de l’intĂ©rieur pour se rendre Ă  Saint-Jacques de Compostelle pouvait passer par le Pas de BĂ©hobie (et continuer sur Oyarzun, Tolosa, Vitoria, Burgos
) ou par le passage de l’hĂŽpital Saint-Jacques (pour cheminer par Fontarabie, Saint-SĂ©bastien, Bilbao, Santander
). La traversĂ©e s’effectuait Ă  l’aide de bacs. Il y en avait un Ă  BĂ©hobie, un autre Ă  Irun, dont le port se situait au chevet de l’église Nuestra Señora del Juncal. On embarquait, Ă©galement, Ă  Fontarabie, Ă  Behobia et Ă  Enderlaza. Un texte latin du XIIĂšme siĂšcle, paru dans le guide du pĂšlerin de Saint-Jacques de Compostelle, prĂ©cise certaines conditions de passage: « â€ŠIl faut savoir que les pĂ©agers ne doivent en aucun cas percevoir un tribut quelconque des pĂšlerins et que les passeurs ne doivent demander, rĂ©guliĂšrement Ă  deux personnes, pour la traversĂ©e, qu’une obole, seulement si ce sont des riches et, pour un cheval, une piĂšce de monnaie et, si c’est un pauvre, rien du tout. Et, en outre, les passeurs sont tenus d’avoir de grands bateaux dans lesquels peuvent entrer, largement, les hommes et leurs montures. Â» Pour quelles raisons les personnes circulaient-elles d’un pays Ă  l’autre ? Chez les familles princiĂšres, dĂ©placements rimaient avec intĂ©rĂȘts, politique, rapprochements entre les Maisons
 Occasionnellement, des ponts Ă©taient construits avec des bateaux puis immĂ©diatement dĂ©montĂ©s, aprĂšs le passage de tĂȘtes couronnĂ©es. Ils auraient pu ĂȘtre pĂ©rennes mais ils ne faisaient pas l’unanimitĂ©. Fontarabie s’opposa, notamment, Ă  la mise en place d’un pont en bois, prĂ©textant la possession et le contrĂŽle de la Bidassoa, lors de la visite d’une reprĂ©sentante de la famille princiĂšre des OrlĂ©ans, en 1679. Pour le commun des mortels, la traversĂ©e de la riviĂšre frontaliĂšre pouvait avoir comme but l’achat de produits diffĂ©rents ou moins chers que dans son propre pays, une meilleure  rĂ©munĂ©ration des emplois, les retrouvailles entre amis ou membres d’une mĂȘme famille Ă  l’occasion de fĂȘtes, les attraits du tourisme ou 
 la revente illicite de denrĂ©es.


     Entre Hendaye et Fontarabie, vu les relations tendues entre ces deux citĂ©s, le trafic Ă©tait plus que limitĂ©. Toutefois, aux archives de Fontarabie, sur le livre d’actes du 10 octobre 1618, est inscrit le paiement du passage de l’Ambassadeur d’Espagne, en Angleterre, Ă  un batelier hendayais, pour l’avoir conduit jusqu’au dĂ©barcadĂšre guipuzcoan.

 

 

 

 

Le transport des personnes et des marchandises se faisait en utilisant des embarcations Ă  fond plat ou Ă  petite quille. TrĂšs longtemps, le plus gros de cette activitĂ© a Ă©tĂ© assurĂ© par un bac qui effectuait la navette entre le quartier Santiago d’Irun et le passage de l’hĂŽpital Saint-Jacques de Hendaye.

 

 Le bac du passage de l’hĂŽpital Saint-Jacques

   Sur le domaine de Priorenia, Ă  partir du XIIĂšme siĂšcle, les terres de cet hĂŽpital-prieurĂ© communiquaient avec des terrains espagnols, grĂące Ă  un pont en bois que, seuls, les Hendayais pouvaient emprunter. La Charte des PrivilĂšges du roi Louis XIII maintient l’exclusivitĂ© du passage.


    Louis XIV confirme le titre de concession « â€Šnous avons maintenu et maintenons aux habitants de Hendaye et autres sujets de Sa Dite MajestĂ© trĂšs ChrĂ©tienne, Ă  savoir
 les habitants de Hendaye
 jouiront et possĂ©deront le passage de l’hĂŽpital Saint-Jacques, avec celui de Hendaye vis-Ă -vis de Fontarabie. Â» Sa MajestĂ© approuve cette sentence le 25 fĂ©vrier 1668, Ă  Saint-Germain en Laye. Hendaye eut la jouissance du bac jusqu’à la loi du 6 frimaire an VII (26 novembre 1798) qui abolit tous les privilĂšges relatifs aux bacs de riviĂšres et les fit rentrer dans le domaine de l’Etat. Des piĂšces authentiques remontant Ă  l’annĂ©e 1831 prouvent que l’administration française a continuĂ© Ă  renouveler cette  adjudication Ă  des Hendayais dont le batelier OlaĂŻtz. 

 

     A la suite, en 1884, aprĂšs 18 annĂ©es de service du passeur Jean-Baptiste Durruty, un nouveau gestionnaire et quelques bateliers, considĂ©rant leurs propres intĂ©rĂȘts avant l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral, souhaitent la suppression de ce moyen de transports public, pour avoir la mainmise privĂ©e sur les passages. « Les voyageurs seraient, alors, Ă  la merci de bateliers qui les rançonneraient, Ă  discrĂ©tion, par leurs exigences ou refus de passage et mĂȘme, parfois, les moyens de passage leur feraient complĂštement dĂ©faut.»


 Le Conseil Municipal, rĂ©uni le 13 mai 1885, demande, avec insistance, le maintien du bac considĂ©rant que sa suppression entraĂźnerait des conflits, entre les nombreux bateliers rĂ©unis sur ce site, importunant, alors, les voyageurs.


 Le bac fonctionnera jusqu’en 1914, continuant Ă  dĂ©poser les voyageurs au dĂ©barcadĂšre  d’Irun. En 1912, Paul Faure, natif de Dordogne, dĂ©putĂ©, dirigeant de la SFIO, relate, avec nostalgie, ses traversĂ©es en bac.


  

      

 

     « J’aurais voulu que les habitants des deux rives aient un regret, un geste d’adieu, pour quelque chose de trĂšs poĂ©tique, de trĂšs pittoresque, qui va disparaĂźtre ; je veux parler du bateau, sorte de bac qui transportait bĂȘtes et gens d’une rive Ă  l’autre. Bac, passeurs, ces mots Ă©voquent nettement ce qu’ils expriment. A peine les ai-je prononcĂ©s, que je vois tout de suite la campagne, sa vie trĂšs lente qui a le temps, le village et ses gens qui ne se hĂątent pas
 Le bac de Hendaye, 
 je l’ai pris plus de cent fois, par tous les temps, Ă  toutes les heures. Les Ă©trangers, les touristes ne le connaissaient guĂšre. Seuls, le prenaient les Basques de la rĂ©gion de Hendaye et ceux du Guipuzcoa, gens Ă  bĂ©ret et Ă  makila, les uns et les autres jamais pressĂ©s. D’ailleurs, quand on arrivait, que ce soit sur la rive française ou espagnole, le passeur n’était jamais lĂ  ; il Ă©tait toujours en face mais on ne s’en plaignait pas. ... GĂ©nĂ©ralement, on Ă©tait lĂ  plusieurs Ă  attendre. Tout d’abord, chacun restait seul dans son coin puis, le passeur tardant Ă  venir, on trouvait que le temps Ă©tait long, alors, on se rapprochait, on formait des groupes. Finalement, presque toujours, on dansait ; presque toujours, il y avait un accordĂ©on ou une guitare ou sinon quelqu’un sifflait ou chantait. 
 Cinq ou six couples, jamais plus. Ils tournaient gracieusement sous l’Ɠil amusĂ© des douaniers ; souvent, un miquelet, (militaire espagnol) pĂšlerine bleue, bĂ©ret rouge Ă©tait dans la danse. 
 Le soir, la nuit tombĂ©e, quand on arrivait Ă  la rive française, le passeur Ă©tait presque toujours en face, en train de boire avec les  carabiniers espagnols dans une cidrerie dont on voyait la lumiĂšre. Alors, le jeu Ă©tait de l’appeler. Batelier ! Batelier ! C’était Ă  qui crierait le plus fort. Au bout d’un moment, quelque chose bougeait lĂ -bas et le bateau arrivait. Ombre sur l’ombre, il glissait dans un petit clapotis trĂšs doux puis touchait la rive avec le bruit mat et long de la quille raclant le sable. Oh ! Charme de ce bac. Oh ! PoĂ©sie de ces bals, de ces appels dans la nuit. Et maintenant, tout cela va finir. Ce va-et-vient pittoresque, ces attentes, tout cela ne sera plus. Sur le nouveau pont, on passera, on ne s’arrĂȘtera pas. 
 La rive de Santiago sera dĂ©sormais sans danseurs, sans guitares et sans amoureux. Mais moi, quand allant de Hendaye Ă  Irun, je passerai sur le dos de fer du pont, instinctivement, je regarderai en bas Ă  gauche, l’endroit de l’eau que suivait le bac. Et j’y verrai les traces de son passage, comme on voit sur les sentiers, les traces de pas qui ont disparu. Â» 

 

  Le passage de Hendaye Ă  Fontarabie

        N’importe quel batelier pouvait faire passer des personnes vers Fontarabie. Le Conseil Municipal crĂ©e un service public, en 1866. Etienne Boucher de CrĂšvecoeur, chef du poste de douane de BĂ©hobie, se rend rĂ©guliĂšrement Ă  Fontarabie. « De Fontarabie Ă  Hendaye, le trajet a lieu ou par eau pendant la marĂ©e ou Ă  guĂ©, lorsque la mer est basse, en traversant seulement en bateau le lit de la riviĂšre qui ne demeure pas Ă  sec Â».

    

        Effectivement, l'alternance des marĂ©es se fait ressentir dans le bassin de la Bidassoa.

 

         

     La marĂ©e descendante laisse apparaĂźtre un immense banc de sable appelĂ© « playa Â», Ă  cause de sa texture fine. Entre la rive espagnole et ce sable, Â« le chenal Â» oĂč la Bidassoa est infranchissable Ă  guĂ©, bien qu’elle se soit considĂ©rablement rĂ©trĂ©cie. Dans la partie sablonneuse, s’insinue un petit « canal Â» dont la profondeur varie en fonction du coefficient de la marĂ©e. Quand le niveau est suffisant, il n’est pas rare de voir le batelier, de l’eau jusqu’aux genoux, pousser son embarcation ou bien se servir de sa rame, Ă  la maniĂšre d’un gabarrier. Le canal bifurque, vers le sud, Ă  une trentaine de mĂštres de l’embarcadĂšre hendayais. Devant ce dernier, subsiste rarement de l’eau et le sol est gĂ©nĂ©reusement vaseux. Cette configuration engendre des petits dĂ©sagrĂ©ments, au moment de l’embarquement et du dĂ©barquement. Cap sur Fontarabie, les messieurs se dĂ©chaussent, relĂšvent le bas de leurs pantalons, descendent les trois marches de l’embarcadĂšre qui les met en contact avec la vase souvent nausĂ©abonde, traversent la zone d’enlisement  et retrouvent le sable du « playa Â». Les dames, gĂ©nĂ©ralement, se font porter par le passeur jusqu’à la zone sablonneuse. De lĂ , voyageurs et bateliers marchent une centaine de mĂštres, vers le « chenal Â» avant de monter dans l’embarcation, ancrĂ©e au bord du sable. Souvent, les scĂšnes sont cocasses, les cris et les rires fusent prĂšs de l’embarcadĂšre, Ă  cause de la traversĂ©e de la partie vaseuse et glissante. Pierre Loti Ă©voque « une Ă©tendue confuse au sol traĂźtre qui Ă©veille des idĂ©es de chaos Â».

 

 


     Ces cartes postales proposent quelques scĂšnes typiques, lors de la marĂ©e descendante.

 

 

 

 

  

     Laissons François Duhourcau, romancier et historien bayonnais, laurĂ©at du grand prix de l’AcadĂ©mie Française, en 1925, dĂ©crire «  la marĂ©e montante, bientĂŽt, qui ramĂšne la vie. Les lames s’avancent pressĂ©es, bruissantes puis le clapotis et le scintillement de l’onde
 Les barques des passeurs vont et viennent Ă  la rame, sur l’eau envahissante... La joie revient au cƓur des bateliers dont moins grande est la peine ; ils chantent accompagnĂ©s du cri des mouettes
 Cette reviviscence universelle influe sur l’ñme la plus atone et dispose Ă  espĂ©rer de la vie tous les renouveaux
Ajoutez Ă  cela, le miroir de la lagune changeante, le va-et-vient des mariniers qui enlĂšvent leur barque Ă  coups d’avirons scintillants, sous les carillons, argentins et graves, qui s’entrecroisent de la rive française Ă  la rive espagnole et vous aurez la poĂ©sie qu’exhale ce prestigieux canton Â». Lorsque la marĂ©e est haute, il est plus aisĂ© de s’installer dans les bateaux depuis les embarcadĂšres respectifs.


        Le passeur aide les voyageurs Ă  monter dans son embarcation. Ils occupent, d’abord, les bancs situĂ©s Ă  la poupe, ensuite les latĂ©raux et ceux de la proue. Il invite tous les indĂ©cis Ă  grimper Ă  bord. Souvent, l’eau arrive Ă  la partie supĂ©rieure de l’embarcation.


  

  

 

 

 

Lorsque les conditions climatiques le permettent, une petite voile est montée à l'avant.

 

 

 

 

 

 

 


  

 

 

 

Pour le marchĂ© du samedi et la Bixintxo Ă  Hendaye, « l’alarde Â» du 8 septembre et la procession du Vendredi-Saint, Ă  Fontarabie, c’est l’occasion de retrouver amis et familles pour faire la fĂȘte 
 et un peu de contrebande. Les membres d’une mĂȘme famille d’origine espagnole, sĂ©parĂ©s par la riviĂšre pour des raisons administratives ou politiques, se donnaient rendez-vous Ă  Fontarabie. Venant de France, ils embarquaient Ă  Hendaye. Ces jours-lĂ , les bateliers Ă©taient encore plus sollicitĂ©s et des files d’attente se formaient, sur les embarcadĂšres.  Dans les annĂ©es 1870, une clientĂšle fortunĂ©e de Saint-Jean de Luz, Biarritz et Bayonne faisait l’aller et retour en barque, plusieurs fois par semaine pour Ă©couter les mĂ©lodies des orchestres dans les jardins de Fontarabie.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

     Dans son roman « Ramuntcho Â», l’auteur dĂ©crit des scĂšnes de contrebande, la nuit, dans le bassin de la Bidassoa, avec son hĂ©ros et la participation de passeurs patentĂ©s. De sa maison « Bakhar Etxea Â», il regardait « ces marins et contrebandiers qui montent des barques d’allure lente, traĂźnant avec elles de longues rides alanguies, dĂ©rangeant par place les images renversĂ©es de Fontarabie et des montagnes Â». Chaque soir de NoĂ«l, seul ou avec des amis, il louait les services d’un batelier qui, aprĂšs un quart d’heure de traversĂ©e, lui faisait aborder le rivage espagnol afin d’assister Ă  la messe de minuit, dans le couvent des moines capucins. Certains passeurs Ă©taient dĂ©tournĂ©s de leur activitĂ© professionnelle. Ainsi, le lĂ©gendaire PĂ©pĂ© Camino, sur son bateau « L’hirondelle Â», transportait, rĂ©guliĂšrement, une Nord-amĂ©ricaine tout prĂšs des rochers « Les deux jumeaux Â». Elle plongeait et nageait, ensuite, jusqu’à l’embouchure de la Bidassoa, le batelier, ramant Ă  ses cĂŽtĂ©s pour assurer la sĂ©curitĂ©. A marĂ©e haute, durant la pĂ©riode estivale, les bateliers faisaient dĂ©couvrir « l’üle des faisans Â» aux touristes. Un autre service de transport par eau  Ă©tait, Ă©galement, assurĂ© entre le centre ville et la grĂšve des bains d’Ondaralxou, plage des Hendayais, au niveau actuel du port de la Floride, la grande plage Ă©tant plus frĂ©quentĂ©e par des touristes. En Ă©tĂ© 1897, le maire demanda qu’il soit Ă©levĂ©, Ă  cet endroit, « un abri quelconque qui permette aux gens de s’y habiller dĂ©cemment Â».


      De nombreux Hendayais ont Ă©tĂ©, Ă  court ou Ă  long terme, amenĂ©s Ă  effectuer les passages entre les deux citĂ©s frontaliĂšres. Dans la liste  des embarcations et  de leur propriĂ©taire, figure un grand nombre de passeurs. Parmi les plus rĂ©putĂ©s, citons, Ă©galement, avec leur surnom : Elie Naçabal (Chamblan), Elie Nazabal (Tarat), Orthous (Pottoko),  Firmin Sistiaga (Bitiri) et son fils BartolomĂ©e, PĂ©pĂ© Camino qui initia quelques jeunes Ă  ce dur mĂ©tier, dont Patxiku Berra. En 1891, Ulysse et Jean Baptiste Vanlissum, Suertegaray, Ignacio, Jean Ortet, Navarra signent un nouveau rĂšglement devant le syndic, B. lafosse.




 

LISTE DES EMBARCATIONS ATTACHEES AU PORT DE HENDAYE

JANVIER 1909

 

 

     NOMS DES EMBARCATIONS               NOMS DES PROPRIETAIRES

                                                                                

MARIE                                                                Errecarte

MARIA                                                                Nazabal

HORTENSE                                                          Camino

PASSE-PARTOUT                                                SĂ©verine

SANS GENE                                                        Murat

JOSEPHINE                                                        Labourdette

GUADALUPE                                                        Sahuc

LAMATCHICHE                                                   Auzelou

MICHEL                                                               Orthous

JUANITA                                                            Vic, maire

JOSEPHINE                                                         Burguet

JEAN                                                                   Duhart

TALASSA                                                             Bigot

IZARRA                                                               Errecarte

IVONNE                                                               Naçabal

LIANE DE POUGIE                                               Sahuc     

L’ILE DES FAISANS                                            Vanlissum

SAINT-IGNACE                                                   Orthous

ONGUI ETHORRY                                                Oronoz

DESIRE                                                                Humbert

BELLE ETOILE                                                      Iriondo

LA RHUNE                                                            Ortet

DREYFUS                                                              Duhart

JOSEPHINE                                                          Errecarte

THERESE                                                              Errecarte

SAINT ETIENNE                                                  Garmendia

JOSE                                                                     Lecueder

MORROSO                                                             Artola

MARGUERITTE                                                      Bellocq

SAINTE JEANNE                                                  ArgoĂŻty

GABRIEL                                                                Errasquin

PAREGABEA                                                           Emparan

PALAYE                                                                  Emparan

NINO                                                                     MĂ©thol

LE VENGEUR                                                           Errecarte

ONDINE                                                                 David

JULIEN                                                                  Vanlissum

LES 3 FRERES                                                        Suertegaray

JUANITTA                                                             Barbarenia

LES 3 COURONNES                                                PĂ©pĂ© Camino

SUERTE ONA                                                          Habans

 

Les bateaux stationnaires

 

     Suite Ă  la multiplication des problĂšmes et Ă  leur diversification entre riverains de la Bidassoa, le Ministre de la Marine Nationale française et son homologue espagnol affectent des navires Ă  la surveillance du cours d’eau frontalier. Ce sont des bateaux de guerre, convertis en garde-pĂȘche, susceptibles de se dĂ©placer pour des interventions sur la riviĂšre ou en mer. Le plus souvent, justifiant leur appellation, ils se retrouvaient Ă  l’ancre, au milieu du chenal principal de la Bidassoa, comme le navire espagnol ou Ă  quai, pour les Français, Ă  la base navale hendayaise.


     Sur des cartes postales anciennes, des petits bateaux de passeurs vont et viennent prĂšs d’un bĂątiment, « stationnĂ© Â» tout prĂšs de la rive espagnole : la canonniĂšre « Mac-Mahon Â». Construite en 1887, son Ă©quipage pouvait comprendre 31 hommes ; 2 canons de 42 et un canon de 37 constituaient son armement. Elle faisait partie de l’effectif de la Marine Royale Espagnole qui comptait une trentaine de canonniĂšres lĂ©gĂšres, dites de seconde classe (moins de 100 tonnes). AprĂšs pratiquement l’anĂ©antissement de l’armada espagnole, au cours de la guerre hispano-amĂ©ricaine de 1898, initiĂ©e par les Nord-amĂ©ricains pour libĂ©rer les Cubains de la tutelle hispanique, le Mac-Mahon est en mission, dans le bassin de la Bidassoa. Elle consiste Ă  veiller Ă  la bonne application des lois et traitĂ©s en vigueur sur la pĂȘche, la rĂ©colte des coquillages et le transport des biens et des personnes : le commandant de ce navire, en accord avec son homologue français interdit la pĂȘche des huĂźtres, en 1900, Ă  cause de leur petite taille, dans l’intĂ©rĂȘt de leur conservation. Le bateau restera en service jusqu’en 1930.


     CĂŽtĂ© français, des stationnaires ont croisĂ© le Mac-Mahon.

 

     Notamment, tout d’abord, la chaloupe canonniĂšre « Le Javelot Â», sortie des chantiers de La Seyne en 1866, fonctionnelle dĂšs l’annĂ©e suivante. AprĂšs 18 annĂ©es de service, elle est dĂ©sarmĂ©e, appareille de Toulon Ă  Bordeaux, par le Canal du Midi et accoste Ă  la station navale de Hendaye, en mars 1886. « Le Javelot Â» n’était pas Ă  la pointe de l’armement naval dissuasif, dans la mesure oĂč il Ă©tait trĂšs souvent en panne, appontĂ© prĂšs de la voie ferroviaire. D’ailleurs, les Espagnols lui avaient rĂ©servĂ© un couplet oĂč il Ă©tait question de son « Ă©tat stationnaire Â» :


 "El Javelot es un barco de guerra, anclado en el Bidasoa, con ostras en los pies".


     On associe le nom de cette chaloupe Ă  celui de Pierre Loti puisqu’il en a assurĂ© le commandement, Ă  41 ans, de mĂȘme que celui de la station navale, du 16 novembre 1891 au 16 juin 1893 puis du 16 mai 1896 au 1er janvier 1898.


     Sur la proposition du MinistĂšre de la Marine, le PrĂ©sident de la RĂ©publique, Jules GrĂ©vy, enjoignit Pierre Loti  de prendre le commandement du « Javelot Â» qui Ă©tait,  Â« de toute Ă©ternitĂ©, en mission dans la Bidassoa.  Â» Les voyageurs qui allaient de Hendaye Ă  Saint-SĂ©bastien se demandaient, au juste, quelle Ă©tait cette mission, lorsqu’ils voyaient cette embarcation perpĂ©tuellement embossĂ©e, sous le pont de chemin de fer. Les uns disaient que c’était pour surveiller la cĂŽte, les autres pour la contrebande
 Certains pensaient que « Le Javelot Â» Ă©tait un observatoire commode pour Ă©tudier l’ñme basque ! Pourvu de ce commandement qui n’exigeait pas une application soutenue ni une attention de tous les instants, Pierre Loti a pu rĂȘver, mĂ©diter, Ă©crire, corriger ses Ă©preuves littĂ©raires. Fin des annĂ©es 1880, « Le Nautile Â», chaloupe Ă  vapeur, est amarrĂ©e, Ă  ses cĂŽtĂ©s. En 1899, une pĂ©tition des pĂȘcheurs luziens et cibouriens, adressĂ©e au Ministre de la Marine, vise leurs homologues espagnols qui viennent, en force et en exerçant des violences, s’emparer du poisson Â« tricolore Â»,  dans les eaux françaises. « Le Javelot Â» est dans l’impossibilitĂ© de se dĂ©gager du ponton et le « Nautile Â» incapable d’atteindre, Ă  la course, les bateaux Ă  la rame ! Pour la petite histoire, d’aprĂšs le Conseil Municipal de Hendaye, c’est la concurrence  de son port et de sa gare avec la citĂ© luzienne qui a fait rĂ©agir les plaignants.


 Â« Le Javelot Â» sera rayĂ© du ponton de la Bidassoa, en 1901 et dĂ©moli, en 1911. 

 

 Ensuite, le torpilleur de haute mer « Le Grondeur Â» remplace la chaloupe canonniĂšre, en mars 1910. Construit aux Forges et Chantiers de la MĂ©diterranĂ©e, il est mis Ă  flot en fĂ©vrier 1892. Long de 45,5 mĂštres, utilisant 2 chaudiĂšres et 2 hĂ©lices, le torpilleur a fiĂšre allure. C’est le Lieutenant de Vaisseau BĂ©cue qui en assure le commandement de 1911 Ă  1914. Mis Ă  disposition de la marine française durant la premiĂšre guerre mondiale, il se met en Ă©vidence par des actions hĂ©roĂŻques, notamment en 1917. Il finira comme garde-pĂȘche, Ă  Saint-Jean de Luz en 1924 et 1925, avant d’ĂȘtre dĂ©moli en 1926. En 1914, le « Qui vive Â» sera l’annexe du torpilleur.

 

RĂšglements et navigation  

     ExcĂ©dĂ©e par le dĂ©sordre causĂ© par le non-respect d’arrĂȘtĂ©s consĂ©cutifs Ă  des litiges, la municipalitĂ© s’en remet au PrĂ©fet des Basses-PyrĂ©nĂ©es. Par un courrier du 26 mars 1885, il rĂ©pond Ă  Monsieur Vic, maire de Hendaye, qu’il n’existe aucun rĂšglement concernant la police gĂ©nĂ©rale des bateaux et des bacs.


     Des mesures sont prises pour essayer de rĂ©gulariser des situations anarchiques. Un syndicat des bateliers hendayais voit le jour et, avec le concours du Conseil Municipal, fixe des tarifs pour le passage en Espagne : 0,50 centime par personne et 0,15 centime pour les abonnĂ©s. (le kilo de pain coĂ»tait 0,45 centime). Les deux parties mettent au point un rĂšglement :


-  Chaque batelier a l’obligation de faire son tour correspondant Ă  son numĂ©ro,

- Si un batelier est occupé par ses travaux personnels, il peut se faire remplacer par un de ses collÚgues mais il est, à son tour, obligé de remplacer celui qui a fait le sien,

- Celui qui ne remplira pas les conditions ci-dessus indiquées payera une amende de un franc et perdra sa journée.


    

 

    

 

     Vu la loi du 5 avril 1884 qui reconnaĂźt l’autonomie communale et le rĂšglement, par les dĂ©libĂ©rations du Conseil Municipal, des affaires de la commune, la municipalitĂ© considĂšre qu’il importe de prendre des mesures relatives au maintien de la sĂ»retĂ© et de la tranquillitĂ© publiques, Ă  Hendaye, le 14 novembre 1891.


« - Toute sollicitation importune pour â€Š offres de passages sur la Bidassoa 
 sont interdits dans la cour de la gare et dans les rues de Hendaye,

   - Les bateliers se tiendront au port d’embarquement pour le passage Ă  Fontarabie et porteront, d’une maniĂšre apparente, soit au bĂ©ret soit au bras, le numĂ©ro correspondant au bateau pour lequel ils sont patentĂ©s. Â»


     Les problĂšmes subsistent toujours, il n’y a pas de consensus au niveau de la tarification des passages, notamment.


    

 

 

 

 

 

 

       Le 5 septembre 1894, le maire Monsieur Vic, arrĂȘte :


« ConsidĂ©rant que pour Ă©viter des rĂ©clamations souvent produites par les personnes qui se rendent en barque du port de Hendaye Ă  la jetĂ©e de Fontarabie, il est de toute nĂ©cessitĂ© de fixer les voyageurs sur les prix habituels de passage que les bateliers peuvent exiger d’eux,

 - Art.1 : Le prix d’une traversĂ©e de Hendaye Ă  Fontarabie ou de Fontarabie Ă  Hendaye ne pourra ĂȘtre moindre de 0,15 centime ni excĂ©der 0,50 centime par personne,

   - Art.2 : Le prix de parcours par eau de Hendaye Ă  la plage (grĂšve d’Ondaralxou) ne pourra ĂȘtre moindre de 0,10 centime ni excĂ©der 0,30 centime par personne,

   - Art.3 : Les contraventions aux dispositions du prĂ©sent arrĂȘtĂ© seront constatĂ©es par procĂšs verbaux et poursuites, conformĂ©ment Ă  la loi. Â»


   En novembre 1894, le Directeur des Douanes demande Ă  Monsieur Vic de dresser une liste des embarcations françaises patentĂ©es ou francisĂ©es (par le paiement des droits) qui sera Ă©changĂ©e entre les deux pays par les maires des communes respectives. Chaque mairie recevra, en Ă©change, les noms des passeurs ou armateurs voisins. Ainsi, Fontarabie et Hendaye devront possĂ©der la nomenclature de toute la flottille qui assure la navette entre les deux villes. Les bateliers, aprĂšs avoir signalĂ© les noms de l’embarcation et de  son propriĂ©taire, connaissent le numĂ©ro d’immatriculation de leur outil de travail.


   Le Directeur des Douanes ne pouvait pas imaginer qu’un bateau  prĂ©senterait, Ă  tribord, une immatriculation espagnole et, Ă  bĂąbord, une française !

     

      En dĂ©cembre 1908, le commandant de la canonniĂšre « Le Javelot Â» constate, en particulier, que le samedi, les bateliers surchargent leur embarcation. Il prend, alors, la dĂ©cision d’interdire de faire embarquer plus de 10 personnes, enfants compris (11 avec le batelier). En temps de crue, lorsque le courant devient plus fort, ce nombre sera rĂ©duit Ă  6. D’ailleurs, les patrons doivent obĂ©issance aux gradĂ©s du stationnaire qui jugeront de devoir faire dĂ©barquer des passagers. Pareil arrĂȘtĂ© est pris par le commandant du stationnaire espagnol, « Le Mac-Mahon Â».


     Au cours des dĂ©libĂ©rations du Conseil Municipal du 3 aoĂ»t 1912, il est encore question de l’action des bateliers français et espagnols qui troublent les rues  de la citĂ© hendayaise, par leurs sollicitations et leurs exigences envers les voyageurs. Une nouvelle rĂ©glementation est adoptĂ©e.

 

    Il faut prĂ©ciser que les bateliers ont souvent connu des injustices et exclusions qui les privaient  de leur seul moyen d’existence, eux et leur famille.

  

Affaire de la batellerie de Hendaye

      Au cours des annĂ©es 1884-1885, l’épidĂ©mie de cholĂ©ra fit huit cent mille victimes, en Espagne.  En juin 1884, le gouvernement espagnol dĂ©cida  que les voyageurs allant de France en Espagne, par Hendaye, devaient subir une quarantaine dans des lazarets installĂ©s Ă  Irun, Behobia et Fontarabie qui s’avĂ©rĂšrent insuffisants pour recevoir les voyageurs s’y prĂ©sentant. Ces derniers devaient attendre Ă  Hendaye que le gouvernement espagnol voulut bien les recevoir. DĂšs que les lazarets furent prĂȘts, le Vice-consul d’Espagne ordonna que le transit soit assurĂ© par la Bidassoa et non par la voie ferrĂ©e. Pendant les deux ou trois premiers jours, le service fut fait indistinctement par tous les bateliers du port de Hendaye, patentĂ©s ou non, inscrits ou non inscrits mais, cela ne plaisait pas au Syndic des Gens de Mer de Hendaye, propriĂ©taire de l’un des bateaux servant au transport des voyageurs. Ce personnage, le Vice-consul espagnol et le Commissaire de Surveillance Administrative de la gare de Hendaye s’unirent pour Ă©vincer les bateliers français. Ils imaginĂšrent que les voyageurs s’embarqueraient hors du port hendayais ; ainsi, le Vice-consul Ă©tait libre d’imposer aux voyageurs telles barques que bon lui semblait pour aborder sur la rive espagnole. Suite aux protestations faites par les bateliers et la municipalitĂ©, intervint le Commissaire de l’Inscription Maritime de Saint-Jean de Luz qui menaça les bateliers, exclus, de peines disciplinaires, telles que l’envoi Ă  Rochefort ou tout autre port de l’Etat s’ils persistaient Ă  dĂ©noncer la dĂ©cision du Vice-consul. Le Conseil Municipal espĂ©rait que Â« l’autoritĂ© compĂ©tente saurait faire sentir Ă  ces fonctionnaires non patriotes, l’inconvĂ©nient qu’il y a Ă   mĂ©connaĂźtre les convenances et les devoirs que leur imposent leurs charges et leur qualitĂ© de Français Â». AprĂšs l’application stricte des articles et traitĂ©s spĂ©cifiques concernant la navigation sur la Bidassoa, aucune peine disciplinaire ne put ĂȘtre prononcĂ©e, les propriĂ©taires des  barques espagnoles renoncĂšrent au transport et, seules, les embarcations françaises patentĂ©es purent circuler, exception faite pour celle du Syndic des Gens de Mer, montĂ©e par un de ses domestiques.  


 Les derniers bateliers

     AprĂšs la deuxiĂšme guerre mondiale, la vie Ă©conomique tournait au ralenti, tant en France qu’en Espagne, aprĂšs la guerre civile : des denrĂ©es manquaient de chaque cĂŽtĂ© de la Bidassoa. Des passeurs espagnols venaient jusqu’à Hendaye, le battela chargĂ© de bouteilles de vin, principalement, qui Ă©taient Ă©changĂ©es contre des miches de pain, la plupart du temps.


    Des Ă©lĂšves de Fontarabie suivaient une scolaritĂ© dans les Ă©coles hendayaises. Par tous les temps, ils Ă©taient transportĂ©s par les passeurs.


    Au dĂ©but des annĂ©es 1960, le nombre des bateliers a considĂ©rablement diminuĂ©. Du cĂŽtĂ© français, Paolo Errazquin et Jean Suertegaray assuraient, encore, la liaison internationale. Les efforts physiques devaient ĂȘtre de plus en plus pesants chez ces deux Hendayais, atteints par la limite d’ñge mais, quelles que soient les conditions mĂ©tĂ©orologiques, ils continuaient, avenants, Ă  exercer leur mĂ©tier. Depuis Fontarabie, deux frĂšres, Teodoro et Juanito Araneta, transportaient les passagers jusqu’à Hendaye. Quand les usagers du  passage Ă©taient nombreux, ils n’hĂ©sitaient pas Ă  affrĂ©ter une deuxiĂšme barque qu’ils accrochaient Ă  la leur et on les voyait accoster, au dĂ©barcadĂšre, avec deux embarcations remplies Ă  ras bord. Souvent, en retournant Ă  leur port d’attache, ils invitaient des jeunes du quartier du Port qu’ils ramenaient, ensuite, Ă  Hendaye lors de la traversĂ©e suivante. Ces riverains peuvent tĂ©moigner du rĂ©gime que les deux frĂšres suivaient pour garder la forme, dans la journĂ©e : pain, pommes et clarete !


    De nouveaux ponts, des services de bus, de tramways ont contribuĂ© Ă  des dĂ©placements plus rapides : le mĂ©tier de rameur-passeur a disparu progressivement. Aujourd’hui, un service de bateaux Ă  moteur continue de dĂ©poser les usagers se rendant de chaque cĂŽtĂ© de la Bidassoa. On n'entend plus le bruit des rames frottant contre les estropes et les tolets mais, en cinq minutes, on est rendu Ă  destination. Les embarcadĂšres ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s Ă  Sokoburu et Ă  l’ancienne criĂ©e de Fontarabie : au moment des fĂȘtes, on retrouve les files d’attente et l’atmosphĂšre festive. Le cadre est toujours aussi majestueux. On n’est pas trĂšs loin de ce que demandait Walter Starki, directeur de l’Institut Britannique de Madrid, au passeur espagnol qui l’emmenait Ă  Fontarabie : « Ne ramez pas si vite. J’ai toute ma vie devant moi. Je vous donnerai quatre pesetas au lieu de deux, si vous abandonnez vos rames et si vous me permettez de contempler, lentement, ce beau paysage Â».