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L'Ile des Faisans ou de la Conférence


La réception en mairie d'une lettre s'interrogeant sur l'origine véritable de la dénomination de l'île des Faisans a conduit le Maire de Hendaye, Jean-Baptiste SALLABERRY, à confier à OROITZA le soin de mener l'enquête...

Pedro SANCHEZ BLANCO, administrateur d'OROITZA, s'est mis à la tâche et nous propose une approche renouvelée, bien documentée qui sans élucider définitivement ce problème, est assez convaincante.

L'ILE DES FAISANS ou DE LA CONFERENCE


APPARITION ET SIGNIFICATION DU NOM « FAISANS »


(Réponse  à Mme. THERESE RAFFAUD d’Anglet)

 


D’Après Luis de Uranzu dans « Lo que el rìo viò » la dénomination Île des Faisans apparaît pour la première fois dans le «Compendio Historial» de Esteban de Garibay publié à Anvers en 1571 «..la isleta llamada de los Faisanes que el río hace junto a la orilla de Francia....» (…la petite île appelée des faisans que la rivière fait du côté de la rive de France…) et ceci en parlant de la Bataille de Saint Martial de 1522 entre Charles V et François 1er qui appuyait la dynastie de Bourbon-Albret pour reconquérir la Navarre conquise en 1512 par Ferdinand le Catholique, grand-père de Charles 1er d’Espagne et V d’Allemagne.


Antérieurement l'Ile (ou l’ensemble des îles voisines) a été connu  sous le nom de île ou des îles «de  l'Hôpital» en raison de son appartenance au Prieuré-Hôpital de Saint Jacques de Subernoa situé à gauche de l'actuel Pont Santiago entre Irun et Hendaye  (selon Jean Fourcade). Dans quelques cartes élaborées lors de la célébration de la Conférence de la Paix apparaît le nom « d’Île de l’Hôpital », mais plus nombreuses sont les cartes de l’époque où figure le nom d’Île des Faisans qui se maintiendra jusqu’à aujourd’hui en même temps que le nom d’Île de la Conférence.


A partir de 1659 en raison de la Conférence de la Paix qui, sur cette île, réunit la France et l'Espagne,  on la connaîtra en France comme l'Île de la Conférence (Luis de Uranzu et Jean Sermet).


D'où provient le nom des « faisans » donné à l'île dans l'oeuvre de Garibay ?

 

Luis de Uranzu recense trois possibles origines et significations du nom « faisans » appliqué à la petite île :


- les outardes et les vanneaux, oiseaux très présents dans les marécages seraient appelés faisans  dans le Pays Basque d'outre- Bidassoa.

- le terme faisan aurait son équivalent hasan en langue gasconne et donc le nom de l’île serait un apport de plus du gascon à la toponymie des côtes du Labourd et du  Guipuzcoa. 

- le gérondif faisant -s- s’emploierait comme substantif dans le langage juridique ; comme sur l’Île on aurait fait des faceries, le nom faisans dériverait des « faisants des faceries » (Philippe Veyrin)


Un livre, pas encore identifié par Mme Raffaud, présenterait deux possibilités :


 -  le terme faisant équivaudrait à pontonnier (celui qui s’occupe d'un bac, un passeur, qui reçoit le pontonnage)

 -  le terme faisance peut signifier redevance due pour un bien appartenant à autrui, le faisant pouvait être le péager chargé de recouvrir la redevance due pour le passage de la Bidassoa, soit par le gué de Béhobie soit par celui du Prieuré.



A la vue de ce qui précède on peut :


 -  affirmer que le nom faisans désigne depuis le XVIe siècle la petite île qui à partir de 1659 sera aussi appelée « de la Conférence »

 -  refuser que faisans (faisanes en espagnol) puisse dériver de faisans de faceries (ceux qui font des faceries) pour trois raisons :


1° Le terme faceries est la traduction des facerias terme espagnol qui aurait donné en tout cas  la dénomination d’Île des Faceries


2° Les faceries sont encore aujourd’hui des traités entre communes pyrénéennes portant sur la jouissance  partagée des pacages limitrophes ou pour résoudre les problèmes propres aux sociétés montagnardes, or, rien de cela n’est vraisemblable entre les deux rives de la Bidassoa en aval de Vera de Bidassoa car il n’y a pas de pacages. On peut d’autre part constater que les affrontements à propos de navigation et pêche ont été constants du XVe au XXe siècle. En plus, il n’y a aucune preuve que dans l’île en question des faceries (et encore moins des Traités de bonne Correspondance identifiés sans raison par Philippe Veyrin aux faceries) auraient été conclues C’est seulement à partir de 1659 que l’Île des Faisans accueillera les réunions des commissionnaires français et espagnols pour résoudre sans succès jusqu’en 1856 la délimitation frontalière dans la Bidassoa et les conflits entre les habitants des deux rives. (Selon René Cuzacq, cité par J. Sermet)


3° Il est douteux que l’on ait pu substantiver le terme « faisant » appliqué aux  faceries terme qui appartient  au droit coutumier.

                                                                                           

-  refuser l’équivalence faisant-pontonnier, hasardeuse et par manque de preuves documentaires et linguistiques.
-  admettre comme hypothèse que le nom faisans appliqué à l’île en question procède de l’abondance des outardes et des vanneaux dans l’estuaire de la Bidassoa.
-  douter de l’hypothèse que « faisans » dérive du mot hasan gascon.
- suivant la proposition de Mme Rafaud, émettre une hypothèse : le passage de la Bidassoa par les gués en aval de Biriatou impliquerait une redevance en nature ou en argent, une faisance ; à partir de ce fait,  soit on s’acquittait de la redevance en passant par l’île, soit l’ensemble de faisances perçues étaient gardées dans l’île qui, dans les deux cas, pourrait être appelée Île des Faisans dont la prononciation espagnole donnerait faisanes.


Quelques questions à résoudre pour vérifier les hypothèses émises antérieurement :


Est-ce que l’on peut expliquer phonétiquement le passage de la prononciation « e » de faisan en français à « aï »  de faisan en espagnol ?


La même interrogation se pose à propos du  pluriel «  faisans » en français et en espagnol « faisanes » ( « s »final prononcé).


Si d’après le « Dictionnaire Historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue françoise : depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, par La Curne de Sainte-Palaye 1875 1882 », faisan s’écrivait « faisant » et le terme «  faisance ou fesance » signifiant redevance apparaît au XIVe siècle en Normandie, comment expliquer le pluriel « faisanes » en espagnol ? L’arrivée  d’un terme normand aux abords de la Bidassoa est-il vraisemblable?


CONCLUSION

Jean Sermet dans La Controverse artificielle sur l’identification de l’Île des Faisans écrit: « il faut se résigner à ne pas mettre en rapport les Faisans de notre île avec les usages des faceries et se résoudre pour le moment à ne pas apporter de solution à l’origine de ce nom ».

La collaboration de linguistes et d’experts en ornithologie pourrait aider à éclaircir quelques unes des interrogations signalées plus haut, et surtout la découverte du livre dont le souvenir de Mme Raffaud a déclenché ces pages.

 

 

BIBLIOGRAPHIE


  • Pour les controverses sur la signification du nom des « faisans » et l’identification toponymique mise en question par certains :
  • Jean Sermet, Île des Faisans, Île de la Conférence, Annales du Midi, Toulouse LXXIII, n° 3 1961 &
  • La controverse artificielle sur l’identification de l’Île des Faisans, Bulletin d’études de la Bidassoa n° 4 Irun 1987             
  • Luis de Uranzu, Lo que el rìo viò, edit. La Gran Enciclopedia Vasca, Bilbao 1975, p. 189-228
  • Jean Fourcade, Île des Faisans, Île de la Conférence, S.S.LA. de Bayonne, nouvelle série, n° 118, 2ème trimestre 1968, p. 775-780
  • Philippe Veyrin, Les Basques de Labourd, de Soule et de Basse Navarre, leur histoire et leurs traditions, Musée Basque Bayonne 1942 ? p. 148-150


Pedro Sanchez Blanco

d’OROITZA

Avant les recherches de Pedro SANCHEZ, d'autres auteurs s'étaient déjà frottés à cette énigme.

En 1989, l'abbé M. MICHELENA réserve la moitié de son livre: "La Bidassoa", à l'île des Faisans et consacre plus de dix pages fort bien documentées, à percer les secrets de son appellation. Cet ouvrage trop récent pour être reproduit sur le site d'OROITZA, peut être consulté à la Médiathèque.

Plus récemment, en 2005, dans son ouvrage: "Fulcanelli et le mystère de la croix d'Hendaye", Axel BRUCKER, administrateur d'OROITZA, propose également son point de vue fondé sur la langue française et son usage en diplomatie.

 

Les « faisans » de l’île des Faisans

 

« Point de faisans dans l’île ! » écrit Victor Hugo, en traversant la Bidassoa, avec Juliette Drouet, pour se rendre à Irùn. « C’est la règle générale. A Paris, au Marais, (où habite l’écrivain), il n’y a pas de marais ; rue des Trois-Pavillons, il n’y a pas de pavillons ; rue de la Perle, il y a des gotons (des prostituées en argot) ; dans l’île des Cygnes (près de la Tour Eiffel), il n’y a que des savates naufragées et des chiens crevés. Quand un lieu s’appelle l’île des Faisans… il y a des canards ! O voyageurs, curieux impertinents, n’oubliez pas ceci ! »


Mais alors, où sont passés les faisans de l’île aux Faisans ?… ils sont passés, justement, dans la langue française… dans la « diplomatique », comme dirait Grasset d’Orcet, la langue des diplomates, comme le rappelait Fulcanelli.


Contrairement à une légende, bien entretenue, il n’y a jamais eu de faisans dans cette île minuscule. Ils eussent vite été dérangés et attrapés ! Rappelons que cette île, située en plein milieu de la Bidassoa, en aval du pont de Béhobie, est minuscule, à peine trente mètres de large et une centaine de long, minuscule, mais immense par son importance historique. Historique et politique, puisqu’elle bénéficie d’un statut unique en Europe !


En effet, l’Ile de la Conférence, de son nom officiel, ou Ile des Faisans, appartient en commun aux royaumes de France et d’Espagne. Indivision perpétuelle, seule exception en droit international, ce qui fut ratifié par le Traité de Bayonne du 2 décembre 1856. Enfin, une convention du 27 mars 1901 établit « les droits de police et de justice » sur l’île !


C’est ainsi que l’île des Faisans, une vingtaine d’arbres, est devenue un « condominium de droit international » ! Le droit de police et de justice sur l’île incombe depuis 1901, alternativement tous les six mois, au Royaume d’Espagne, non au Guipúzcoa mais à Madrid, et à la République française. Les gouvernements respectifs, qui ne manquent pas de fonctionnaires, en prennent, alternativement, chaque semestre, la lourde responsabilité.


La France, représentée par le capitaine de frégate commandant la station navale de la Bidassoa, lointain successeur de Pierre Loti, en prend le commandement chaque 12 août à 0 heure, jusqu’au 11 février à minuit. Pourquoi, le 12 août ? Pourquoi le 11 février ? Écrivez à l’administration ou au Quai d’Orsay, en joignant une enveloppe timbrée pour la réponse !


Prévenons donc les « malfaisants » qu’ils risquent, s’ils volent un sac, de se retrouver emmenés à la prison d’Hendaye, jusqu’au onze février, mais, plus grave, de se retrouver dans une prison madrilène, à partir du 12 février et ce jusqu’au 10 août ! Sauf qu’il n’y a pas de sac, ni même de faisan, à voler sur l’île des Faisans.


Et comme rien n’est simple sur la Bidassoa, il y a deux îles des Faisans ! Une, plus grande, proche de la rive française, collée à Hendaye et, la plus célèbre, celle qui a gardé ce drôle de nom, malgré toutes les tentatives pour la nommer Ile de la Conférence, en souvenir de la Paix des Pyrénées, le traité de l’Ile des Faisans signé en 1659.


Pourtant, ce nom d’Ile de la Conférence n’est pas un mauvais nom, mieux, il est une bonne « traduction » d’Ile des Faisans.


Cette île aurait pu s’appeler « Ile du Traité », ou, « Ile de la Paix ». Et, si elle s’appelle vraiment « Ile de la Conférence », les Espagnols devraient alors l’appeler parfois « Isla de la Conferencia », mais ils l’ont toujours appelée « Isla de los Faísans » ou Faísanos. Pourtant, tous les noms des lieux que nous partageons avec l’Espagne sont les mêmes, à l’orthographe près.


Mais alors, les Espagnols, eux,  auraient-ils vu des faisans sur cette île ? Des faisans qu’ils n’auraient pas partagés avec nous, qui se seraient envolés de leur côté ?


Non, Ile des « Faisans », parce que, depuis des temps très anciens, cet îlot était, comme d’autres lieux du Pays Basque, un des endroits où les représentants des communes voisines se retrouvaient, en terrain neutre, pour discuter des affaires communes : Pâturages, pour des communes de chaque côté des Pyrénées, pêches et navigation pour les communes de chaque côté de la Bidassoa. Chaque commune dépêchait des représentants qui discutaient, parlementaient et parvenaient à des accords, des droits et des obligations, des limites, que l’on nommait des « faceries ». Quand on parvenait à un accord, on se serrait la main de part et d’autre de la table des négociations. Ces accords particuliers entre communes des royaumes de France et d’Espagne, ne concernaient pas les nations, mais seulement ces communes, et, par un droit coutumier, avaient force de lois. Ces faceries auxquelles les Basques sont très attachés ont duré, pour la plupart, jusqu’à nos jours. On peut encore voir au col de Lizuniaga, là où passe le « tracé » de la frontière entre les deux nations, au lieu dit « Luzuniako Mugarria », la monumentale table de pierre, sorte de menhir renversé, sur laquelle se négociaient les faceries entre Sare et ses voisines de Navarre.


Rappelons que les Basques ne connaissaient pas l’écriture. Ils en gardent encore, de nos jours, un profond respect de la parole donnée, de la chose dite !


Les « facerios » entre Andaye, Irùn et Fontarabie, qui délimitaient les droits de passage, de fermage et de pêche se traitaient sur l’ « Ile des Faceries » ou « Isla de los Facerios ».


Comme le rappelait Alain Lamassoure dans son discours au Sénat sur le projet de Traité avec l’Espagne relatif à la coopération transfrontalière, alors qu’il était ministre délégué au Budget et porte-parole du Gouvernement : « Ce traité fait suite à un traité précédent passé entre nos deux pays en 1856, soit voilà plus de cent ans. A l'époque, il s'agissait de régler des problèmes de bornage et des droits de pacage entre éleveurs par ce que l'on appelait un traité de bonne correspondance : certains éleveurs frontaliers avaient le droit de jouissance de pâturages, soit pour toute la durée de la saison - l'estive - soit, comme le disait joliment le traité, « de soleil à soleil », c'est-à-dire avec l'obligation de regagner son propre territoire à la nuit tombante. Il existait déjà une originalité par rapport à notre droit international classique : les communes pyrénéennes étaient, en France, les seules habilitées à passer des accords internationaux, les « faceries », et les élus locaux de l'époque étaient considérés comme des « faisans », au sens, non pas des volatiles , (sourires dans l’assemblée) mais des acteurs qui agissent, qui « font », traduction française du mot espagnol « faceros ». L'île des Faisans, sur la Bidassoa, était, en fait, l'île des diplomates.

 

On retrouve également ce mot « faisan » en argot, ce parler imagé si cher à Fulcanelli. On dit « méfiez-vous, c’est un faisan » d’un homme qui vous « roule dans la farine », qui vous « entourloupe » en argumentant très habilement, d’un bon vendeur qui vendrait n’importe quoi, d’un parlementaire ou d’un diplomate très rusé. De là à voir dans le plumage rouge du faisan une allusion à la couleur de la robe du cardinal Mazarin, l’un des plus grands diplomates et des plus corrompus de l’Histoire de France, il n’y a qu’un pas qu’un Hendayais ne saurait franchir !


Personnellement, je pencherais volontiers pour une autre interprétation, une interprétation encore plus diplomatique et relevant plus de la tradition, de la coutume, et, de la langue française, ainsi que de l’observation des îlots sur la Bidassoa.


On trouve dans les dictionnaires anciens le mot « faisances », au pluriel justement : « Tout ce qu’un fermier s’oblige par son bail de faire ou de fournir », les faisances, sont, en termes paysans, les droits et obligations sur les terres. Elles sont souvent coutumières, mais ont force de règlements.


Il suffit, là encore, pour comprendre, de se promener le long de la Bidassoa, entre Irùn et Hendaye, pour voir les petites parcelles des îlots cultivés par les riverains. Ces îlots, recouverts parfois, par très grande marée, sont extrêmement fertiles. Ils y cultivent des tomates, des petits pois, des fleurs que les femmes iront vendre au marché.


Ces petites îles n’appartiennent à personne. Elles ne sont sur le territoire d’aucune nation.  Elles ont été, depuis des générations, réparties en petites parcelles. Tous ensemble, les riverains veillent à l’entretien commun des parcelles et au renforcement permanent des petites digues en terre qui empêche la Bidassoa d’inonder les plantations.


L’occupation et l’entretien de ces terres relèvent d’un droit coutumier, de « faisances », respectées à la lettre.


Encore une fois, c’est la langue française qui l’emporte, la langue de la diplomatie :


La plus petite des îles sur la Bidassoa, celle qui servit de tout temps de lieu de rencontre, de négociations, celle qui n’était pas cultivée, mais laissée en jachère, s’appelle, en réalité,  «l’Ile des Faisances ».


C’est donc diplomatiquement que cette île fut choisie pour abriter les fréquentes négociations entre les communes riveraines, mais aussi entre le Labourd et la Navarre, autrefois souveraine jusqu’à la mer, comme entre  les royaumes de France et d’Espagne, et, plus tard, la négociation historique entre Mazarin et don Luis de Haro.


« L’Ile des faisances », devint alors, par déformation, par ignorance, l’Ile des Faisans, appelée aussi Ile de la Conférence. Mais c’est bien le nom d’Ile des Faisans qui est resté de nos jours et nul ne saurait porter le snobisme à l’appeler « Ile de la Conférence ».


Il ne reste que la fable de La Fontaine « Les Deux Chèvres » pour nous rappeler ce nom très diplomatique :


« L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
Deux belettes à peine auraient passé de front

Sur ce pont :
D'ailleurs, l'onde rapide et le ruisseau profond
Devaient faire trembler de peur ces amazones.
Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes
Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,

Philippe Quatre qui s'avance

Dans l'île de la Conférence.
 Ainsi s'avançaient pas à pas,

Nez à nez, nos aventurières,
Qui toutes deux étant fort fières,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L'une à l'autre céder. »

 

Point de faisans, monsieur Hugo, sur l’Ile des Faisans, mais deux chèvres, monsieur de La Fontaine… deux chèvres qui :


« Faute de reculer, leur chute fut commune :

Toute deux tombèrent dans l’eau.

Cet accident n’est pas nouveau

dans le chemin de la fortune. »

 

Point de faisans, mais des moustiques !

 

Des moustiques et une humidité qui coûtèrent à l’Espagne, et au monde entier, la perte d’un des plus grands peintres de tous les temps.

 

En effet, à cet endroit, la Bidassoa, qui n’est qu’un tout petit fleuve, se remplit et se vide selon les marées. Une eau devenue saumâtre, arrêtée par la baie de Chingoudy qui monte avec les marées. Certaines grandes marées retiennent l’eau, au niveau de l’Ile des Faisans, jusqu’à la limite du recouvrement. D’ailleurs, cette île n’est qu’une formation d’alluvions du fleuve, un mélange de terres et de bois qui se sont échoués jusqu’à former un îlot, qui, aujourd’hui aurait, peut être, disparu s’il n’avait pas été renforcé par des pierres.

 

A marée basse, et très basse par grande marée, on passerait presque à pied depuis la rive espagnole. Le lit est fait de vase qui, par grandes chaleurs, dégage une odeur épouvantable. Cette humidité et les moustiques eurent raison de bien des gentilshommes qui suivaient les négociateurs du Traité de Paix. Certains mêmes ne revinrent jamais de ce voyage.

 

Quand on contemple cet endroit, il est difficile d’imaginer le faste qui fut déployé sur cette parcelle de terre… et de vase.

 

Jamais un traité politique ne fut entouré d’une telle splendeur depuis le Camp du Drap d’Or.

 

La France détacha pour l’organisation et la décoration l’un des hommes les plus élégants, et des plus fastueux, le Marquis de Chouppes et l’Espagne, le Baron de Watteville.

 

Deux appartements privés, l’un espagnol, l’autre français, ouvraient sur la salle des négociations dont chaque moitié rivalisait en splendeur.

 

Pour la décoration de la « partie espagnole », le Roi envoya Velázquez. Oui, Velázquez, le magnifique, que l’on reconnaît sur la tapisserie des Gobelins, dessinée par Le Brun. Velázquez fut terriblement incommodé pendant les travaux par l’humidité de la Bidassoa. Il attrapa, comme d’autres, une sorte de paludisme.

 

Il eut le bonheur de se voir félicité et remercié par les deux grands rois, d’assister au mariage le 9 juin, où il se fait, une fois encore, remarquer par sa belle élégance. Mais il n’eut que le temps de rentrer, avec son roi, à Madrid pour y mourir… le 7 août. Le Roi commanda des funérailles grandioses pour celui qui fit tant pour la grandeur de l’Espagne. Et, pour la petite histoire, sa veuve, l’amour de sa vie, doña Juana, ne lui survécut que de sept jours et fut enterrée près de lui, dans la paroisse de Saint-Juan.


L’année suivante, mourraient également les deux artisans de la paix, Mazarin et Luis de Haro…les deux « faisans » de l’Ile des Faisans, que Victor Hugo, pour lui laisser le mot de la fin, avait surnommés « Mazarin, l’athlète de l’astuce et Louis (sic) de Haro, l’athlète de l’orgueil. »


Aujourd’hui encore, les rives de ce petit fleuve, écrivent de jolies pages de l’histoire de France et d’Espagne, mieux, de l’Europe… puisque, bravant tous les obstacles administratifs et politiques, surmontant des siècles de jalousies, de rivalités et de guerres, les villes d’Irùn, Fontarabie et Hendaye se sont rassemblées dans un cadre juridique extraordinaire, unique en Europe, le « Consorcio transfrontalier Bidasoa-Txingudi ».


Ce consorcio, inspiré du droit espagnol, entre trois communes de deux nations n’a pas nécessité moins d’un traité entre le royaume d’Espagne et la République française et d’une reconnaissance juridique par le Parlement Européen.


Il est extraordinaire de constater que c’est dans cette petite baie de Chingoudy que se construit véritablement l’Europe dont ont rêvée ses pères fondateurs.


Pour avoir tant souffert de nos divisions, de nos royaumes ennemis, les rives de la Bidassoa continuent d’écrire la Paix.


Ceux qui trouvent qu’Hendaye n’est pas la plus basque des villes du Labourd, au mépris de son histoire, de sa tragédie, ne savent pas qu’elle est la seule à vivre et à se gouverner à l’intérieur d’un Pays Basque débarrassé de ses frontières « historiques ».


A Hendaye, comme l’avait déjà remarqué dans son voyage Victor Hugo, on ne parle pas plus le Français que le Basque et l’Espagnol. Oui, on y parle les trois langues. Ici, on ne parle pas de l’Europe, on est un peu loin de Strasbourg et de Bruxelles, non, on fait l’Europe !


La Bidassoa n’est plus une frontière, elle est redevenue, après tant de siècles, le cœur du Pays des Basques.


Le Conseil de l’Europe, à Strasbourg, dans son comité directeur sur la démocratie locale, en 2002, relevait et citait en exemple l’agglomération trinationale de Bâle (France-Allemagne-Suisse) et le Consorcio Bidassoa-Txingudi, comme les deux exemples les plus parfaits de coopérations transfrontalières.


Pourtant, il n’y a pas si longtemps, en 1936, les riverains de la Bidassoa étaient, une fois encore, les témoins horrifiés de la folie des hommes avec la Guerre civile espagnole, triste répétition, « mise en bouche », de ce qui allait devenir la Seconde Guerre Mondiale, la plus monstrueuse guerre de tous les temps.


Irùn fut rasée par les nationalistes, et ceux qui trouvent qu’Irùn « n’est pas très belle » feraient mieux de se découvrir devant les restes de ce qui était, en effet, une jolie ville…


Le Pont d’Hendaye est un lieu de mémoire que traversèrent, en larmes, les survivants de cette tragédie et les défenseurs de la République.


Ils traversaient le pont pour y déposer les armes. Certains d’entre eux profitaient de la France pour tâcher de reprendre le combat sur la Catalogne, jusqu’à… « la muerte ! »


Parmi eux, un jeune combattant basque des Bataillons d’Amuategui de 18 ans, Luis Ecenarro. Il était loin de croire, bien sûr, qu’il ne pourrait plus jamais revenir dans la patrie qu’il défendait courageusement. Il ne pouvait imaginer, non plus, que son fils deviendrait un jour le premier citoyen de la ville, et mieux, en tant que Maire d’Hendaye, l’un des premiers présidents du Consorcio d’Irùn-Fontarabie-Hendaye.


Que ceux qui trouvent qu’Hendaye n’est pas « très basque », pas très « typique », se taisent !


Et cette même année 1936, Hendaye, malgré le triste voisinage de la guerre civile et l’arrivée ininterrompue des réfugiés, inaugure, dans la joie et la fraternité, sa deuxième église, l’église Sainte Anne, « l’église de la plage » , comme on l’appelle aujourd’hui.


Joli nom, sainte Anne, sainte patronne de tous les marins, pour une église au bord de la plage. Le premier « curé de la plage », l’abbé Paul Simon, ancien professeur du Lycée Janson de Sailly, reçoit chaleureusement, ce jour là, le maire « radical-socialiste » Léon Lannepouquet qui vient s’asseoir au premier rang de l’église. Dieu seul sait alors que la guerre d’Espagne va bientôt s’étendre au monde entier, comme une épidémie, comme une sorte de guerre civile mondiale… Dieu seul sait que le jeune curé et le maire se retrouveront bientôt, tous les deux, dans le même camp…à Dachau, en Allemagne, et n’en reviendront jamais.


Hendaye…  « sa belle plage de sable fin aux portes de l’Espagne »… son histoire aussi, au cœur de la France !

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